Mardi 14 Juillet 2009
"Mon discours dérange certaines personnes"
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Installé en Suisse, Kajeem fait partie des artistes ivoiriens qui tournent à travers les festivals dans le monde. A la faveur de son nouvel album «Qui a intérêt ?», il se dévoile à nos lecteurs.
-Vous êtes connu à l'extérieur du pays, mais on constate que vous avez du mal à remplir une salle du Palais de la culture. Comment expliquez-vous ce fait ?
Je n'ai pas de mal à remplir une salle du Palais de la culture. Le constat que je fais est que si je décide d'organiser un concert à Genève, c'est plus facile pour moi, d'un point de vue pratique, que de l'organiser dans mon pays. Louer une salle dans une ville comme Genève me coûtera moins cher que louer une salle au Palais de la culture. Faire des spots pour faire la promotion de l'album me coûtera moins cher là-bas qu'ici. Pourtant cette ville est considérée comme l'une des plus chères au monde.
-Voulez-vous dire que la cherté de la salle empêche la promotion véritable des spectacles?
Pas que les choses sont chères. Les choses sont chères, c'est un fait, mais il n'y a rien pour faciliter les initiatives des jeunes. Je veux dire qu'un peu partout dans le monde, en tout cas partout où je passe, il y a des subventions, des aides pour les jeunes créateurs. Dans mon pays, c'est impossible. Pour en revenir au dernier concert que j'ai fait au Palais de la culture, je n'ai pas pu avoir des spots à la télévision nationale. On a eu des discussions et on a même signé des accords. Mais quand la personne qui devait faire les spots pour moi est retournée là-bas le lendemain, tout a été remis en cause. Et les sommes demandées pour faire le travail étaient exorbitantes à mon sens. On nous demandait entre 1, 3 et 1,5 million de Fcfa. Et moi, je ne suis même pas sûr qu'il y ait un acteur de cette tournée qui peut payer cette somme. Et c'est ce que la télévision de mon pays a demandé. Ce n'est pas que j'aie décidé de faire l'impasse, mais je n'ai simplement pas les moyens de le faire. Je suis un jeune Ivoirien, j'ai mon passeport avec la tête de l'éléphant là-dessus, ça ne me donne droit à rien du tout. Moi je ne suis pas un vantard. Je n'ai pas la prétention d'être l'artiste le plus aimé ou le plus connu de Côte d'Ivoire. J'ai un public qui est là, qui est fidèle. Sinon je ne vivrais pas de ce que je fais parce que je vis de mon art. Mais en même temps, je ne suis pas dans les bonnes grâces de certains, je ne suis pas le chouchou de certains parce que mon discours dérange ce genre de personnes. Mais j'assume parce que la musique que je fais est une musique de combat et on continue de travailler. Les autres n'ont pas mon style, tant dans la façon dont l'art est organisé chez nous que dans le sponsoring.
-Pourtant l'Unartci a signé un partenariat avec la Rti pour vous faciliter la tâche
Nous sommes tous sollicités pour ces accords signés par l'Unartci. Mais il faut dire que sur notre télévision nationale, les choses sont ce qu'elles sont. Je ne vais pas me focaliser là-dessus, mais je pense que ceux qui étaient vendredi dernier au Palais de la culture sont les témoins de l'histoire. Ils ont pu vivre quelque chose d'assez exceptionnel ; il y avait une ambiance spéciale au Palais de la culture. Je pense que ceux qui n'étaient pas là vont se faire raconter l'événement. Moi je n'ai pas de problèmes, je ne me pose pas de questions sur mon audience ou sur ma popularité. Je n'ai aucun problème à ce niveau. Je sais qu'il y a eu beaucoup de crocs-en-jambe.
-Artiste engagé, votre nouvel album est intitulé «Qui a intérêt ?». Que signifie cette interrogation ?
Aujourd'hui avec ce qui se passe, on peut se demander : qui a intérêt ? Dans le milieu du crime on se demande : à qui profite le crime ? Pour le moment il n'y a pas mort d'homme, on ne va pas dire ça. Mais chez nous, je pense que les problèmes viennent de ce qu'on ne pose jamais les bonnes questions. Et si on ne se pose pas les bonnes questions, on n'aura jamais les bonnes réponses. «Qui a intérêt ?» est venu du constat que je fais du sort de l'Afrique, parce que nombreux sont ceux qui prétendent se battre pour que notre continent sorte de la léthargie dans laquelle il est plongé. Tous nos dirigeants ont de grands projets pour l'Afrique, les organisations internationales dont les véhicules 4 X 4 circulent dans nos capitales respectives prétendent toutes vouloir nous aider. Donc l'Afrique est comme un grand malade avec beaucoup de médecins autour de lui, mais le sort du malade n'évolue pas. A un certain moment, il faut qu'on s'interroge si les médecins ont intérêt à ce que le malade guérisse. Donc la question «Qui a intérêt ?» revient. Aujourd'hui, avec la situation de notre pays, on peut même se poser la question parce qu'apparemment il y'en a qui sont très bien dans cette crise.
-Pensez-vous que l'Afrique a du mal à appliquer la démocratie eu égard à ce qui se passe au Kenya et au Zimbabwe ?
L'Afrique est forcément malade de ses ex-colonisateurs qui sont les complices de toutes ces magouilles. Il ne faut pas croire qu'il y a des recettes miracles. C'est comme dans la question de la corruption. Il n'y a pas de recette miracle. On édicte des règles, on en fait une large diffusion, on décide que si quelqu'un ne respecte pas les règles on le punit. Et si quelqu'un ne respecte pas les règles effectivement, on le punit. Mais le problème chez nous, c'est qu'on édicte des règles qu'on ne respecte jamais. Au sein de l'UA, on a toujours été contre les coups d'Etat et on a toujours soutenu les chefs d'Etats arrivés au pouvoir par les armes. Je veux dire que si votre propre comportement n'a pas valeur d'exemple, comment pouvez-vous donner un exemple aux autres ? Quelle légitimité ils ont par exemple pour dire que personne ne doit accéder au pouvoir par les armes. Une chose est de dire qu'on veut avancer, une autre est de poser les actes pour avancer.
-Est-ce que le comportement de certains chefs d'Etat ne favorise pas les coups d'Etat ?
Je ne veux pas être quelqu'un qui incite à prendre les armes. Mais je pense aussi que même le terrorisme est une forme d'expression. Ce que je dis, c'est qu'un concept comme la démocratie a des bases. Et dans le cas d'espèce, c'est l'éducation. Donc il faut éduquer le peuple. Parce que pour que quelqu'un puisse choisir un dirigeant sur la base d'un programme, il faut que cette personne puisse lire un programme. Si je n'ai pas les arguments intellectuels pour lire un programme, les seuls critères seront alors ethniques, régionaux, religieux. Il faut donc que l'Afrique accepte de se mettre à l'école. Les Japonais l'ont fait, la plupart des pays asiatiques l'ont fait. Il faut qu'on l'accepte. Aujourd'hui à tous les carrefours on voit des enfants mendier et ça n'émeut personne, ni le ministère de l'Education nationale, alors que l'éducation est obligatoire dans notre pays, ni le ministère de l'Enfance. Je veux dire que ce sont des gens condamnés à être des bandits demain.
-Votre engagement se traduit dans des titres comme «Prisonniers de la haine», «Les imbéciles»
«Prisonniers de la haine» est une chanson que j'ai écrite après avoir lu le roman de Venance Konan du même titre. «Les imbéciles», ce n'est pas tant une volonté d'insulter, c'est simplement mon indignation que j'essaie de traduire à travers ces chansons. On ne verra jamais un Espagnol maltraiter un Français qui est en train de passer la frontière pour aller en Espagne. En Afrique, chaque fois qu'un Africain va d'un pays à un autre, les policiers et les douaniers se croient obligés de le maltraiter au nom de je ne sais quoi. Je veux dire qu'on est prisonnier d'une haine que je ne comprends même pas. Pourtant quand un Africain rencontre un autre en Europe, là il se rend compte que c'est son frère parce que là-bas, ils sont dans l'adversité, ils sont confrontés à d'autres réalités. Je trouve ça paradoxal. Aujourd'hui normalement, étant donné que nous sommes la dernière terre à développer, on devrait pouvoir tirer des leçons des erreurs des autres. Aujourd'hui notre continent est devenu la poubelle du monde. Toutes les voitures qui polluent en Europe et dont on ne veut plus sont chez nous, tous les frigos qui ont été utilisés plus que de raison se retrouvent chez nous, pour venir polluer, comme si nous étions incapables de tirer des leçons des erreurs des autres. Quand deux jeunes meurent noyés sur une plage en Europe, il y a une commission d'enquête, on veut situer les responsabilités. Mais depuis presque trente ans, la jeunesse africaine va se noyer dans le détroit de Gibraltar en tentant de se rendre en Europe sur des radeaux. Aucun dirigeant africain n'est choqué par cela.
-Quelles sont les raisons de votre absence au Festarrr ?
Il n'y a pas de mystère à faire. Les conditions n'étaient pas réunies pour que je joue au Festarrr. J'ai été contacté pratiquement la veille du spectacle. Je joue avec une bande et les conditions n'étaient pas réunies. Les propositions financières qui m'ont été faites étaient à la limite insultantes. Je ne veux pas rentrer dans les chiffres. Mais je pense que si demain il a les moyens pour que je puisse jouer, je jouerai.
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Publié le 14-07-2009
Source : Nord-Sud Quotidien |
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